Les festivals sont-ils nécessaires ?

by Paul.N on 22 mai 2018

Le 19 mai dernier, Cate Blanchett, présidente du jury, remet la palme d’or à Hirokasu Kore-eda et clôture le 71e  festival de Cannes. Après toutes ces années, à quoi sert ce festival ? A qui sert-il ? Tous ces strass et ces paillettes, ces robes (parfois ridicules) et ces films que personne ne connait ? Et si le jury s’était trompé ? Si Kore-eda n’était pas un réalisateur de talent ? Ou pourquoi ne récompense-t-il pas les films que tout le monde connait ? Ces questions sont légitimes et pourtant impertinentes, pourquoi ? Réponses :

Festivals : flash et paillettes :

Quand j’écris « Festival de Cannes », tu penses tapis rouge, paillettes, robes de soirée et photographes et je ne peux t’en vouloir cher lecteur, chère lectrice. C’est une habitude depuis 72 ans, qui dit acteurs et actrices, producteurs et réalisatrices dit forcément tenues de soirée. Si la montée des marches sert parfois à certaines starlettes pour promouvoir leur image (coucou Nabila), elle est surtout l’occasion de montrer les grands du cinéma mondial, l’affiche du festival, bref, les personnalités du cinéma ou de la culture qui ont du poids dans la sphère médiatique et qui vont être autant d’antennes vers le monde des mortels pour parler du festival, de ses films et donc de cinéma.

Aussi la communication du festival fonctionne autour de cette montée des marches qui compte autant pour l’image du festival que les nombreuses interviews données durant toute la durée des réjouissances. Avec 4 179 journalistes, 1 244 journaux de presse écrite, 1 412 chaînes de télévision, 458 agences de presse, 347 radios et quelques 400 photographe, le tout relayé par 796 sites web ; oui le festival de Cannes est LE festival mondial du cinéma.

Quand tu ne veux pas payer ta robe …

Quand tu ne veux pas payer ta robe …

Enfin, si toi aussi en voyant certaines robes du festival tu ne comprends pas ce qui s’est passé, il faut savoir deux choses. La première, les hommes font (jamais ?) de folie en terme de costume et ils s’en tiennent à une mode presque inchangée depuis des siècles (costume +nœud-papillon). L’erreur de goût est donc facilement évitable pour les hommes sur le tapis rouge. Deuxièmement, la plupart des femmes sur le tapis rouge ont passé des contrats avec des marques de luxe qui leur prêtent des robes. Malheureusement pour elles, elles sont parfois victimes des choix de ces mêmes marques et payent leur manque d’investissement par un manque de style !

Au-delà du grotesque, ce genre de chose montre à quel point le système de sponsoring ; c’est-à-dire être payé pour porter une marque ; nuit à l’image des artistes et du festival.

Si cette année les selfies étaient interdit sur le tapis rouge, cela annonce une dérive vers des codes de télé-réalité où chaque habit, chaque image, chaque action voire même chaque personne est la propriété d’une marque.

Les festivals, lieux de sociabilité

Nous l’avons évoqué auparavant, les festivals sont l’occasion rêvés pour les artistes de faire la promotion de leurs films qu’ils soient présent dans la sélection de Cannes ou non voire même qu’ils soient simplement présents pour rappeler qu’ils existent.

Cette impression d’entre sois n’est pas qu’une impression mais s’il est vrai que de nombreuses fêtes nocturnes sont organisées, la présence à Cannes de nombreux artistes d’une même profession est l’occasion de remplir son carnet d’adresse. Tout cela étant très informel et votre serviteur n’ayant jamais eu l’occasion de vérifier par lui-même, évitons les trop nombreuses spéculations.

Ce qui est certain c’est que de nombreux projets puisent leurs prémices durant le festival. C’est l’occasion trop rare de rassembler un réalisateur américain, japonais, chinois et sud-coréen à quelques mètres de distance. Acteurs, réalisateurs et producteurs se côtoient. Les festivals sont donc sources de créations et d’innovations. Les ponts entre le grand et le petit écran se font à cette occasion, des réalisateurs qui font partit du jury vont voir des films qui ne sortiront peut-être que dans une centaine de salle dans leur pays. Les festivals promeuvent les acteurs français (pensons à Dujardin et aux Césars qui lui ont permis de rentrer dans la course aux Oscars) et LE cinéma français en règle générale comme comptant dans le cinéma mondial.

Ci-dessus l’actrice franco-libanaise Manal Issa dénonçant les massacres de gazaouis en Palestine.

Ci-dessus l’actrice franco-libanaise Manal Issa dénonçant les massacres de gazaouis en Palestine.

Festivals et engagement politique

La large couverture médiatique (voir plus haut) permet à certains invités engagés, de montrer leur attachement à des principes que ce soit par leurs films ou par leurs actions lors de la montée des marches (voir la photo ci-dessus).

Mais Cannes c’est d’abord le cinéma et le cinéma fait partit de la culture, c’est-à-dire l’ensemble des représentations du monde qui les entourent d’un peuple ou d’une civilisation que cette représentation soit pictural, littéraire ou bien sûr cinématographique.

Quel rapport avec notre sujet ? En 2009, Les Chats persans, film iranien est projeté pour la première fois dans le monde, à Cannes. Dans ce film, on suit deux jeunes iraniens qui vont aller visiter tous les groupes de musiques illégaux de Téhéran afin de monter un groupe, partir illégalement d’Iran, et trouver refuge en Europe. Cannes c’est surtout ça, c’est projeter un film interdit chez lui, réalisé en deux semaines et qui a amené le réalisateur à être emprisonné. Par ce film c’est toute la violence d’un régime politique religieux oppressant qui est dénoncé, non par sa violence manifeste mais justement par l’interdiction de la beauté, ici la musique.

Comme nous l’avions déjà vu, cette année Jia Zhang-ke était invité, lui qui avait déjà dénoncé les dérives de la Chine moderne dans A Touche of Sin.

Le festival de Cannes n’est donc pas qu’un amas de paillettes, de costumes et de journalistes, c’est aussi un lieu où l’intellectuel (dans le sens premier du terme) se sert de sa notoriété pour dénoncer les injustices ou pour prôner la liberté. En récompensant certains films, ce n’est pas pour eux-mêmes qu’ils sont adulés mais aussi pour ce qu’ils représentent

Acteurs et actrices de MAD MAX FURY ROAD (375 millions au box-office)

Acteurs et actrices de MAD MAX FURY ROAD (375 millions au box-office)

Le public vs la critique

Etre dans la sélection officielle de Cannes c’est obtenir une certaine reconnaissance de la part de la profession. A l’heure du capitalisme, les productions cinématographiques sont de vrais investissements avec leurs lots de taux d’intérêt, d’assurance et surtout de rentabilité. Pourtant, les festivals comme Cannes ont la fâcheuse tendance à rencontrer l’hostilité d’un public qui se dit « populaire ». Loin de moi l’idée de nier que certains films sont des succès critiques et d’autres populaires, mais il convient de définir ce qu’on entend par populaire.

Le terme de populaire ne signifie pas forcément qu’il ne s’agit pas d’un film intellectuel ou dit « d’auteur » dans le sens où si on excepte les comédies et les films d’actions pur, il y a des films qui sont tout ça à la fois.

Des films comme Intouchables ont bien eu un succès critique ET populaire non ? La critique est venue avant le succès des salles puisque les critiques voient les films avant les spectateurs lambda. Mad Max Fury Road aussi a été classé par de nombreux critiques comme le meilleur film de 2015. Ce qu’il est nécessaire de rappeler, c’est que la critique est populaire aussi, la critique voit 99% des films qui sortent tout simplement parce que c’est le métier d’un critique de cinéma. Au diable donc les dictateurs d’un cinéma fait de comédies populaire (où populaire veut dire efficace) ou de blockbuster (qui signifie « on a mis tout l’argent du scénario dans la publicité »).

Retournons à Cannes quelques instants, tous les membres du jury ne voient pas tous les films, c’est physiquement impossible et ils doivent assurer la promotion du festival de toute façon. Sont donc récompensés les films qui sont bon techniquement mais aussi dans leur démarche (comme nous l’avons vu dans le paragraphe consacré à l’engagement politique).

Les Césars cette année ont instauré un nouveau prix, celui du box-office, traduisez celui qui a fait le plus d’entrée en France. Dany Boon a donc été justement récompensé pour Raid Dingue. Pourtant l’unanimité des critiques avait été d’accord pour dénoncer la simplicité du scénario et les facilités de réalisation. Oui il est important que le film qui ait fait le plus d’entrée soit récompensé lors de la cérémonie française du cinéma la plus importante. Non le film n’est pas bon. Il n’est pas bon car il est trop simple, si vous voyez un film par an alors peut être que vous aimerez mais pour un critique, il lui en faut plus. Un film comme Mad Max Fury Road est célébré par le public comme les critiques car chacun y trouve son compte. Ce film peut être regardé frontalement comme un film d’action mais il est bien plus intéressant d’y voir la dénonciation d’un monde apocalyptique, post-catastrophe écologique, dominé par les plus forts qui possèdent les ressources etc…

Les critiques et le public n’ont en fait jamais été opposés. C’est l’industrie qui en cherchant l’efficace et le rentable les ont séparé. Les critiques sont plus difficilement dupées par les films faciles car ils ont l’habitude et l’expérience. Le critique de cinéma est un cinéphile et ne se laissera pas faire par un scénario qui raconte l’histoire d’amis qui se retrouve à mentir pour éviter une situation compliquée et finalement le mensonge éclate et tout revient à la normale (coucou toutes les comédies françaises depuis 20 ans).

Pour ou contre ?

J’ai ici surtout parlé du festival de Cannes mais n’oublions tout de même pas les nombreux autres qui participent à leur niveau (festivals ou cérémonies) à la promotion du cinéma français. Le Festival du cinéma américain de Deauville, Le Festival du film d’animation d’Annecy, Le Festival du court métrage à Clermont-Ferrand.

Les différents festivals ne sont pas l’occasion d’un entre soit entre personnalités du cinéma ou d’une autocélébration. Les festivals sont l’occasion de créer des projets, de les promouvoir, de rencontrer des personnes venant du bout du monde et qui ont une façon différente de parler de cinéma. La vraie récompense n’est pas une palme, c’est d’être sélectionné car c’est donner l’occasion à un artiste de parler de son univers à des millions de personnes. Vous l’avez compris, oui les festivals sont nécessaires.

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