DQCP n°4-Poetry : la poésie à l’épreuve de la culture moderne

by Paul.N on 24 avril 2018
Corée du Sud, Mija élève seule son petit-fils, obligée de sortir de sa retraite, elle n’en perd pas pour autant sa joie de vivre et son élégance. Un jour elle apprend que son petit fils de 13 ans et cinq de ses amis ont violé une fille de leur classe. Malgré les problèmes qui s’accumulent, elle continue à affronter la vie, notamment grâce à sa nouvelle activité, des cours de poésie.
Une histoire symbolique de la Corée du Sud et de sa culture

En Corée du sud, il y a environ 30% de chrétiens, 23% de bouddhistes, et donc une bonne moitié de la population qui ne se revendique d’aucune religion. Pourtant, le confucianisme, tout comme le taoïsme, imprègne ces sociétés et si cela se sent dans leur culture, cela se voit ici à l’écran. Dans son film, Lee Chang-Dong pose très bien les personnages : un petit fils ingrat et une mamie qui se dit “amie” avec sa fille qui lui a pourtant laissé la charge d’élever son fils. C’est une fois que ce tableau va être posé qu’on va voir évoluer les personnages mais toujours par étapes.

Cette vieille femme qui pourtant se sacrifie pour sa famille est symbolique de la société coréenne d’aujourd’hui (tout comme au japon) où les valeurs familiales, comme s’occuper des anciens durant leur retraite, ne sont plus respectées. Ici cela va encore plus loin puisque le schéma est inversé, c’est Mija qui s’occupe de son petit fils sans l’aide de sa fille qui vit ailleurs.

Un élément déclencheur pas anodin

Mija (la mamie) va apprendre qu’elle souffre des débuts de la maladie d’Alzheimer. Alors oui, pour une personne âgée cela semble anodin, et pourtant cette maladie est presque une chance. Rappel : son petit fils et ses camarades ont violé une fille qui s’est ensuite suicidée. Les parents des autres élèves impliqués, plutôt que d’assumer leurs responsabilités, s’inquiètent surtout de payer le silence de la famille de la victime et de la police. Vu ses problèmes, on pourrait souhaiter que Mija oublie tout. Et pourtant cette vieille femme qui semble être dépassée va affronter ses responsabilités !

Un questionnement profond sur l’âme humaine

Depuis qu’elle a eu connaissance du crime de la part d’un autre parent d’élève, Mija n’a pas parlé à son petit fils. Comment lui parler ? Comment parler à la famille de la victime ? Doit-elle se décharger de ses responsabilités ? Non ! C’est à ce moment du film que Mija bascule, nous pensions que le titre “Poetry” était simplement dû au fait qu’elle allait à des cours de poésie ? Que nenni, en fait c’est la poésie qui va aider Mija.

La poésie est le reflet de l’âme

De quoi le film parle-t-il alors ? Eh bien, durant ses cours de poésie, le professeur de Mija dit ceci : “la poésie est en chacun de nous, il nous suffit de la faire sortir”. Si au début la dame âgée a une vision très pragmatique de la poésie, elle demande “Comment écrit-on un poème ? Comment trouve-t-on l’inspiration ? Quelle est la recette ?” (oui elle pose beaucoup de questions), la coréenne va évoluer à cause, et même grâce à, tous ses problèmes.
Le professeur de poésie donne l’exemple d’une pomme qu’il va décrire et regarder comme si c’était la première fois. C’est ça la poésie, c’est regarder le monde qui nous entoure comme on ne l’a jamais fait. Mija va intérioriser cela et elle va se mettre à regarder le monde et sa propre vie avec des yeux nouveaux, et c’est de cette façon qu’elle va pouvoir régler ses problèmes. Son petit fils qu’elle voyait comme un enfant va devoir devenir adulte, sa fille qu’elle a suppléée devra assumer ses responsabilités. Ce nouveau monde révélé par une prise de conscience de la part de Mija (et donc du spectateur) va devoir changer malgré ceux qui dénient la réalité (son petit fils, sa fille, les pères des camarades de son petit fils qui essayent de sauver les apparences…)

Yoon Jung-hee, une actrice, des émotions

Durant tout le film, c’est Yoon Jung-hee (son vrai nom est Son Mi-Ja) qui va porter son regard et donc l’action au quatre coins de la ville, c’est par son regard que l’on va filmer. D’ordinaire un réalisateur prend un prisme pour aborder un film et l’utilise pour critiquer l’environnement. Ici, c’est l’inverse, c’est la façon dont nous, en tant que spectateurs, allons regarder ces personnages et voir de quelle façon Mija va, grâce à la poésie, à ses nouveaux yeux qu’elle a acquis, changer sa propre vie. Ce n’est pas un film sur une vieille dame sud-coréenne, c’est un film sur la poésie, sur la culture et la façon dont elle décrit le monde et donc nous. C’est un film sur une humaine qui est la seule à sonder son âme et à en voir les parties claires comme les parties les plus sombres, c’est un film sur les responsabilités et si oui ou non nous les acceptons.

Dans une culture coréenne moderne, Lee Chang-Dong, avec ce film, répond à la question d’un de ses personnages : “ à quoi ça sert la poésie ?” La poésie dans Poetry sert de médicament à l’âme, elle panse les plaies, elle permet au corps vieillissant de Mija d’être à la hauteur de son âme, elle lui donne de nouveaux yeux par lesquels le spectateur va contempler la culture et donc la société coréenne, dans ce qu’elle a de plus affreux comme dans ce qu’elle a de plus poétique.

Pourquoi devez-vous vous intéresser au cinéma asiatique ?

À l’occasion du prochain festival de Cannes (du 8 au 19 mai 2018) dont la sélection officielle est à retrouver ici, DQCP s’intéresse à trois réalisateurs asiatiques qui connaissent bien la compétition. Ils sont en France et dans le monde, le relais de leurs cultures respectives.
Lee Chang-Dong, Hirokazu Kore-eda et Jia Zhangke, ces noms ne vous disent peut être rien mais ce sont des réalisateurs bien connus du festival. Si c’est avec Buh-ning que le réalisateur sud-coréen Lee Chang-Dong concourra, il n’en est pas à son coup d’essai puisqu’en 2010, il avait déjà remporté la palme d’or du meilleur scénario pour Poetry. Je vous avais déjà présenté le japonais Hirokazu Kore-eda avec son film Après la tempête (2016), sélectionné à Cannes l’année de sa sortie. Kore-eda avait aussi reçu le prix du jury en 2013 pour Tel père tel fils, cette année c’est avec The Third Murder qu’il défendra ses chances. Enfin, après la Corée du Sud et le Japon, c’est en Chine que nous irons, dans un article à venir avec Jia Zhangke et son film A touch of sin (2013) en attendant Ash is purest white avec lequel il concourt cette année .

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