DQCP n°6 : Le Hussard sur le toit, l’obsolescence passée au fil de l’épée

by Paul.N on 7 juin 2018
1832, le choléra dévaste le sud de la France. Dans ce contexte de paranoïa généralisée, Angelo, officier révolutionnaire italien doit rejoindre ses amis. Pauline de Théus, une aristocrate cherchant à rejoindre par ses propres moyens son mari se joint à lui. Les routes bloquées à cause de la pandémie, les hommes aux trousses d’Angelo, tout semble s’opposer à leur traversée de la Provence.

Depuis les années 1920, les films de cape et d’épée sont devenus un style caractéristique du cinéma de genre français. S’ils sont nombreux  de bonne facture, c’est en 1995 que le réalisateur Jean-Paul Rappeneau revient après l’excellent Cyrano de Bergerac (1990). Le Hussard sur le toit (1995) adapté du roman de Jean Giono, fait partie des meilleurs parce qu’il ne fait pas qu’intégrer les codes propres au genre, il joue avec ! Si vous voulez des noms de films de cape et d’épée c’est ici, si vous voulez savoir de quoi ça parle c’est parti pour DQCP n°6 :

Un réalisateur qui joue avec les codes

Des habits ridicules, des combats d’escrime, des méchants vraiment méchants et des gentils vraiment gentils. Tous ces codes propres aux films de capes et d’épées sont transformés par Rappeneau pour servir le récit.

Les grands films du genre ont toujours eu de grands acteurs connus comme Belmondo avec Cartouche (1962). Dans Le Hussard sur le toit, vous verrez Gérard Depardieu, François Cluzet, Pierre Arditi mais dans de petits rôles. Petits par le temps qu’ils restent à l’écran mais grands dans la place qu’ils occupent dans le scénario. De grands acteurs dans de petits rôles mais aussi deux très bons acteurs principaux. Si Olivier Martinez (Angelo) n’a pas marqué le cinéma mondial par sa carrière, Juliette Binoche, elle, montre tout son talent en interprétant Pauline de Théus.

Le second code avec lequel le réalisateur joue c’est l’amour. D’habitude si viriliste, l’amour dans ce film est traité de façon moins unilatéral. Pour une fois ce n’est pas l’homme qui veut une femme qu’il ne peut pas atteindre. Ce n’est pas elle de par la répétition ou la virilité du héro qui va finalement tomber dans ses bras. La relation qui unie les deux héros ressemble plus à de l’amour platonique, à une amitié extraordinaire.

Pauline et Angelo essaye en fait de se comprendre l’un l’autre, de se défaire des clichés qu’ils ont l’un sur l’autre et qui sont les clichés de films de cape et d’épée. Elle pense qu’il est un jeune bandit pauvre, qui se bat pour ses idéaux alors qu’il est officier, riche et qu’il se bat surtout pour les idéaux que sa mère défend. Lui pense qu’elle est née de bonne famille et qu’elle ne fait qu’obéir à son mari alors qu’elle est une fille d’un petit médecin et qu’elle fait preuve de plus de courage que tous les autres en partant à cheval chercher son mari plutôt que de l’attendre sagement.

À gauche: le corbeau, allégorie de la mort, malaria, maladie, peur...                              À droite : l'humain face sa propre mort

À gauche: le corbeau, allégorie de la mort, malaria, maladie, peur…                              À droite : l’humain face sa propre mort

L’obsolescence des traditions et la superstition du bon sens populaire

Après le choix des acteurs/actrices et les sentiments, Jean-Paul Rappeneau (ou Jean Giono)  prend le partit de dénoncer la contradiction qui existe entre les idéaux des jeunes personnages et le monde dans lequel ils évoluent. Seulement plutôt que de le faire de façon maladroite en faisant intervenir un personnage qui dirait en somme « c’était mieux avant », dans cette histoire c’est l’attitude de la masse populaire qui va jouer ce rôle. Plutôt que de montrer un personnage qui va vanter les mérites de la tradition, nous sommes victimes avec les personnages de la superstition et de la paranoïa du temps. Alors que Pauline et Angelo sont dans un village et que celui-ci boit à la fontaine, il est accusé d’avoir empoisonné le puit.

C’est par cet exemple que le film montre bien que l’attitude des villageois leur est dictée par des traditions, des superstitions et par la peur, toutes ces attitudes étant justifiées au nom du « bien commun ».

Autre institution mise en défaut, le mariage. Nous en parlions précédemment, durant une bonne partie du film nous soupçonnons les deux protagonistes d’être amoureux l’un de l’autre. Pourtant s’il se peut qu’ils s’aiment, ils ne le montrerons jamais vraiment. Angelo essaye toujours de faire le chevalier à secourir la princesse en danger alors que Pauline passe son temps à lui montrer que ce n’est pas nécessaire. Nous avons aussi par cet aspect la littérature médiévale ou les romans d’amour facile qui sont moqués par Giono et qui conditionnent certains hommes ou certaines femmes à se comporter comme s’ils étaient eux-mêmes des personnages romanesques.

Enfin, même si des sentiments forts naissent au fur et à mesure du déroulement de l’intrigue, Pauline défend toujours son mari et arrive (bravo le jeux d’actrice de Juliette Binoche) à nous donner à voir ce qu’est un vrai mariage. Peu importe si son mari est loin ou pas, peu importe qu’elle soit en danger ou presque morte, elle ne le trahit pas. Pas parce qu’elle est mariée mais parce qu’elle l’aime.

Pauline : « Où sont tous mes amis ? Ils ne sont pas là, ils sont dans leur maison à se cacher et à sursauter à chaque fois que quelqu’un tousse ».

Pauline : « Où sont tous mes amis ? Ils ne sont pas là, ils sont dans leur maison à se cacher et à sursauter à chaque fois que quelqu’un tousse ».

L’amitié plus fort que l’amour ?

Vous l’avez compris, nous ne savons jamais si le film parle plus d’amitié ou d’amour. Cependant, les deux sentiments sont traités l’un comme l’autre, l’amitié ne vaut que quand tout va mal.

Ce sentiment étrange d’amitié-amour entre nos deux compères est en  fait engendré par de l’admiration. Plutôt que de donner à voir une énième histoire d’amour, Giono nous livre deux personnages qui vont admirer ce dont ils sont incapables l’un et l’autre. Pauline admire la combattivité d’Angelo au service des idéaux de sa mère. Lui admire l’amour de Pauline pour son mari. Angelo aime Pauline mais elle-même admire cela ce qui l’a rend encore plus amoureuse de son mari car elle sait qu’elle ne veut pas le tromper.

Cette amitié est donc tout ce que nos deux héros possèdent en  temps de crise. Preuve (ou épreuve) ultime d’amitié, Angelo va devoir frotter le corps nu de Pauline avec de l’alcool (médecine de l’époque) lorsqu’elle présente les premiers symptômes de choléra. Si ça ce n’est pas une preuve d’amitié !

La jeunesse, seul moyen de contestation

Plus qu’une simple opposition entre tradition et modernité, c’est bien la volonté d’émancipation de la jeunesse qui est célébrée par ce film. Pauline veut s’émanciper de « ses devoirs de comtesse ». Elle veut pouvoir monter à cheval et partir chercher son mari plutôt que de mourir en attendant. Lui est colonel mais vit comme un brigand, il veut prouver à sa mère mais surtout à lui-même qu’il croit en lui, en son attitude et en son éducation. Là où nous pouvions penser qu’Angelo était l’émancipateur et Pauline la conservatrice, c’est lui qui suit les ordres de sa mère et elle qui désobéit à son mari.

Pour finir, de quoi ça parle ?

Dans le Hussard sur le toit, nos deux protagonistes vivent des vies parfaites mais dont les idéaux sont ceux de leurs parents. Elle a épousé un noble parce que son père le voulait, lui a épousé les idéaux de sa mère en combattant pour eux.

L’époque décrite n’est pas une époque sombre que nos deux héros éclairés peinent à traverser. C’est un contexte de peur généralisée qui contraint les foules à avoir peur des autres. A chaque étape, Angelo et Pauline sont confrontés à la peur des villageois vis-à-vis des étrangers, des villageois entres eux et à la tentation pour nos deux personnages d’avoir peur eux-aussi des autres. Pour lutter ils ont leurs idéaux, Angelo se défend par son attitude chevaleresque, Pauline se défend par son caractère et son esprit d’insoumission.

Loin des films de cape et d’épée classique où tout est simple, le Hussard sur le toit raconte une époque complexe et chaotique où les idéaux des uns ont été tronqués par la peur. Le seul remède ? La jeunesse…

Votre réaction !
0%
0%
0%
0%
0%
0%
Derniers Titres