La pratique de la sociologie : de l’université aux cabinets d’études sociologiques
La pratique de la sociologie : de l’université aux cabinets d’études sociologiques

Le travail du sociologue, qu’il exerce en bureau d’études sociologiques ou à l’université, consiste à analyser les faits sociaux et les mécanismes qui s’y développent.

Les interactions sociales, les rapports sociaux ou encore les rapports des individus aux institutions sont autant d’objets de recherche qui ont constitué le cœur des recherches en sociologie.

Le métier de sociologue : l’université, les cabinets d’études sociologiques

Le sociologue peut être amené à s’intéresser à des objets de recherche large, comme des organisations, des collectivités, mais également à des objets plus restreints, comme de petits groupes sociaux. Cette spécialité est au carrefour de différentes autres disciplines. Le sociologue dans son travail s’intéresse au préalable à une question de départ, qu’il étoffe en élaborant des pistes de recherche.

Le travail d’enquête

Pour cela, il réalise une première phase d’enquête et de récolte de données que l’on nomme l’exploration. Un retour sur le terrain avec une enquête plus intensive est alors nécessaire pour poursuivre le travail de recherche et de récolte de données. La méthode de recherche employée dépend de la question de départ. Très souvent, le sociologue réalise des entretiens appelés aussi interviews mais il peut avoir une approche plus quantitative en mobilisant l’étude par questionnaire voire l’étude statistiques. Enfin, vient la phase d’analyse et de mise en forme des données qui souvent prend la forme de publications scientifiques que le sociologue soumet à des revues scientifiques reconnues.

Réfléchir à la méthode

L’enquête de terrain constitue l’espace privilégié de la recherche et de la production du savoir par le sociologue. Il convient de noter, comme souligné plus haut, qu’en fonction de la problématique étudiée, le sociologue peut être amené à faire appel à d’autres disciplines – essentiellement des sciences humaines et sociales – telles que l’anthropologie, l’ethnologie ou encore l’histoire. Par exemple, pour un projet de recherche en environnement portant sur un territoire en particulier, il peut s’avérer pertinent de comprendre le passé de ce territoire et de sa configuration politique avant de traiter la problématique en question. En ce sens, le sociologue peut d’abord effectuer une recherche historique, sur la base d’un travail sur archives, avant de s’intéresser plus particulièrement à la partie sociologique stricto sensu. C’est ainsi que Lacques Leenhardt, présentant l’ouvrage de Bourdieu, Chamboredon et Passeron, Le métier de sociologue, souligne que :

« L’actualité de cet ouvrage est grande, pour le sociologue aussi bien que pour l’historien. N’invite-t-il pas d’ailleurs implicitement à dépasser ces frontières artificielles entre les « domaine » ? Une meilleure notion de l’objet de la sociologie fait apparaître son indissoluble caractère historique et l’historien pourrait bien être amené, par une réflexion sociologique, à se dépendre lui aussi de ses sacro-saints « faits historiques ».

Que sont-ils tous en dehors de la construction à l’intérieur de laquelle ils apparaissent ? Rien de ce qui est abstrait n’est réel. Le devoir de concrétude est bien l’exigence la plus difficile à satisfaire dans les sciences humaines, et le métier de sociologue, pour peu qu’il passe entre les mains de l’historien de métier, y apportera un encouragement et des instruments pour ce combat indéfiniment à engager. »

(Source : Leenhardt Jacques. Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chambo- redon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 26ᵉ année, N. 1, 1971. pp. 234-235). 

La sociologie et l’histoire

Le rapport entre ces deux disciplines, la sociologie et l’histoire, ont souvent fait l’objet de débats, comme on peut le lire dans certains articles scientifiques :

Ce que dit la littérature : citation

« Les relations entre la sociologie et l’histoire, si controversées depuis qu’on en parle, sont réglées par les deux sens que le mot « histoire » prend dans les principales langues. Ce terme désigne tant le passé, c’est-à-dire l’accumulation des faits qui nous précèdent (les res gestae des Latins), que le récit de ces mêmes faits, c’est-à-dire la discipline qui les étudie (l’historia rerum gestarum, l’histoire profession des historiens). Si on met en rapport la sociologie avec l’histoire au sens du passé, on est amené à se demander quelle est la part qui revient au passé dans l’explication des phénomènes sociaux. Un phénomène social, tel qu’on le connaît aujourd’hui, est-il l’aboutissement de ce qu’il était hier ? Faut-il, pour en rendre compte, se renseigner sur ses états antérieurs ? »

Comme le souligne Massimo Borlandi, les écrits d’Emile Durkheim ont été centraux pour comprendre et éclairer le rapport entre la sociologie et l’histoire. Il donne d’ailleurs quelques éléments précis concernant ces écrits :

S’intéresser au passé pour comprendre le présent

« C’est dans la leçon d’ouverture du cours de 1888-1889 sur la famille, deuxième cours public de Durkheim à Bordeaux, que l’idée que le passé éclaire le présent (aussi ancienne que l’idée contraire, selon laquelle le présent est la clé du passé) prend la valeur d’un axiome fondateur. Durkheim informe que le recensement des types de famille auquel il va se consacrer, pour la plupart disparus, n’est pas une fin en soi. Bien au contraire, « de cette étude du passé se dégagera une explication du présent qui deviendra de plus en plus complète, à mesure que nous avancerons dans nos recherches. » (1888b, p. 15). En effet, « la famille moderne contient en elle-même, comme en raccourci, tout le développement historique de la famille », de sorte que, pour chaque espèce familiale identifiée, on essaiera d’établir « ce qu’elle peut avoir de commun avec la famille d’aujourd’hui et ce qu’elle en explique. » (ibid.). « Si loin que nous remontions dans le passé nous ne perdons jamais le présent de vue. » (ibid., p. 16).

De même, la préface du volume 2 de L’Année sociologique énonce que « Pour comprendre le présent, il faut en sortir. » (1899, p. 139) et le cours de 1904-1905 sur l’Histoire de l’enseignement secondaire en France maintient que « c’est dans le passé que l’on trouve les éléments dont est formé le présent » (1969b [1938], p. 21). Séparés d’une dizaine d’années, le mémoire sur « La prohibition de l’inceste » et l’article « Sociologie religieuse et théorie de la connaissance » (qui finira en partie dans l’introduction des Formes élémentaires de la vie religieuse) assurent que la détermination du « point de départ » est la condition de toute explication sociologique réussie, sachant qu’à défaut de saisir ce point, il va de soi qu’il s’agira au moins de tâcher de s’en approcher. »

Si la sociologie implique un travail de recherche sur des faits sociaux relatifs au temps présent, leur appréhension et leur compréhension impose, la plupart du temps, les éclaircissements du passé et de la discipline historique. Si cet article n’aborde que l’approche académique du métier de sociologue, il faut souligner que la sociologie s’exerce aussi dans le secteur privé. On note d’ailleurs la création de cabinet d’études sociologiques qui interviennent essentiellement pour le compte d’entreprises et de collectivités.

(Source : Massimo Borlandi, “Sociologie et histoire : la contribution de Durkheim”, Revue européenne des sciences sociales, 55-2 | 2017, 83-104.)

Boris Rabilaud